J'ai longtemps eu l'impression que le monde entier parlait trop fort, même quand il chuchotait. Je me suis posé cette question pendant des années, à la médiathèque Michel-Crépeau où je travaille à temps partiel, en triant des retours qui sentaient encore la pluie. Longtemps, je n'ai eu aucune réponse à lui donner, seulement ce poids familier dans la poitrine chaque fois qu'une journée devenait trop pleine, trop bruyante, trop tout. Ce carnet raconte comment j'ai fini par transformer cette hypersensibilité qu'on m'a si souvent reprochée en une force tranquille — mais je ne suis pas certaine, encore aujourd'hui, d'avoir toute la réponse.
Autant le dire tout de suite, par souci d'honnêteté : si vous choisissez de suivre un programme ou d'acheter un livre via l'un des liens de ce témoignage, je touche une petite commission. Cela ne change rien au prix pour vous, et je ne parle ici que de ce qui a réellement compté sur ma propre route. Je n'ai aucun diplôme de psychologie, aucune blouse blanche : je suis Manon, une bibliothécaire qui a fini par arrêter de s'excuser d'exister.
Le poids du « trop », depuis toujours
Depuis l'enfance, je suis celle qui pleure devant une publicité, celle qui rentre vidée après un simple café entre amis. On m'a longtemps répété que je devais me forger une carapace, apprendre à me « durcir » un peu. À la médiathèque, où j'aime profondément mon métier, certaines journées d'ouverture au public ressemblent à une traversée : chaque échange, même bref, laisse une trace.
Dans les réserves, il y a cette odeur de papier ancien qui flotte, presque rassurante, mais le bourdonnement des néons finit souvent par me donner le vertige. Ce trait qu'on appelle la haute sensibilité, les chercheurs le nomment aussi Sensory Processing Sensitivity : un fonctionnement, pas une maladie. Savoir cela m'a aidée à comprendre que je n'étais pas défaillante. Ça ne m'a pas appris, en revanche, comment traverser une journée chargée sans finir sur les genoux.

Longtemps, j'ai cru que c'était une défaillance de mon propre cerveau, un réglage raté quelque part. J'ignorais encore que ce que je vivais avait un nom, et que porter ce nom pouvait devenir, un jour, une forme d'acceptation plutôt qu'une sentence.
Un stage de confiance en soi n'a rien changé
L'automne d'avant, j'ai voulu me soigner par la discipline. J'ai suivi un stage de confiance en soi sur un week-end, pleine de bonne volonté, prête à rentrer transformée. Les exercices étaient bien menés, l'animatrice chaleureuse, et pourtant, dès le lundi suivant, tout était retombé. La boule dans ma gorge était toujours là, intacte, comme si le week-end n'avait jamais eu lieu.
Ce constat m'a d'abord découragée. Si un stage entier, pensé pour ça, ne changeait rien, qu'est-ce qui pourrait fonctionner ? J'ai compris, avec le temps, que je ne pouvais pas « gérer » mon hypersensibilité comme on gère un dossier administratif. Il ne s'agissait pas d'un outil de performance à acquérir, mais d'une autre façon de construire mon bien-être émotionnel, jour après jour.
Dans mes recherches pour sortir de cette impasse, je suis tombée sur plusieurs approches, certaines trop rigides, d'autres trop abstraites. J'ai un temps exploré le livre Fais de ton hypersensibilité une force, qui apporte des éclairages utiles, en particulier pour celles et ceux qui cherchent à mieux vivre leur sensibilité au quotidien, même si j'ai mis du temps à en appliquer vraiment les conseils.
La sensibilité n'est pas un problème à corriger
Le vrai tournant a eu lieu un peu par hasard, un soir où j'étais au bord du gouffre sensoriel. J'ai commencé la Formation Éclosion, presque sans y croire. Ce qui m'a touchée d'emblée, c'est que le programme ne parlait pas de devenir imperméable aux émotions, mais d'apprendre à fleurir avec elles. Les premiers modules, centrés sur l'écoute du corps plutôt que sur la performance, ont ouvert quelque chose que le stage du week-end n'avait pas su toucher.

Violette, une amie de toujours, m'a beaucoup aidée à cette période, sans jamais me dire que j'en faisais trop. Là où d'autres lâchaient un « tu es trop sensible » presque par réflexe, elle se contentait de dire : « raconte ». Ce petit mot a changé plus de choses que n'importe quel exercice structuré.
Certains jours, la fatigue arrivait avant même que je comprenne pourquoi : une file d'attente trop longue, une odeur trop forte, un trop-plein sensoriel accumulé sans que je l'aie vu venir. D'autres fois, c'était plus lent, une sorte de digestion émotionnelle qui prenait toute la soirée avant que je retrouve un peu de calme.
Repérer le moment où ça déborde
Plutôt que de chercher des méthodes douces pour gérer le stress uniquement à l'extérieur, j'ai commencé à observer mes propres signaux. Un fourmillement dans les mains, une pression derrière les yeux : ce n'est pas une faiblesse, c'est une boussole qui indique où se replier un instant avant que tout ne déborde.
Vers la cinquième semaine de ce nouveau rythme, en triant des retours dans la réserve un matin ordinaire, je me suis surprise à sourire toute seule, sans savoir pourquoi. Rien de spectaculaire ne s'était produit ; c'est juste que la boule dans ma gorge, ce jour-là, n'était pas venue.
Dire non quand mon réservoir est vide reste sans doute l'étape la plus difficile ; j'ai longtemps eu peur de passer pour quelqu'un de fragile ou de distant. Apprendre à dire non a fini par me rendre plus présente, pas moins, y compris dans mes relations les plus proches, où j'ai dû réapprendre à nommer ce qui me pesait avant que ça ne déborde en silence.

Ce que l'acceptation de soi a changé, pour de bon
Une lectrice, Apolline, m'écrit régulièrement, toujours tôt le matin, après ses gardes de nuit. Elle ne cherche pas qu'on la rassure ; elle cherche des mots pour nommer précisément ce qu'elle traverse. Ses messages me rappellent pourquoi je continue à écrire ce témoignage, même les semaines où je n'ai rien de neuf à raconter.
Le secret, je crois, n'est pas de devenir plus forte selon les critères de quelqu'un d'autre, mais de devenir plus juste envers moi-même. Pour moi, le parcours proposé par la Formation Éclosion a été un pilier parmi d'autres sur ce chemin, celui qui m'a aidée à passer de la lutte à l'accueil. Si votre détresse est profonde, tournez-vous toujours vers un professionnel de santé : ce témoignage ne remplace en rien un accompagnement thérapeutique.
Je ne cherche plus à faire taire ce que je ressens ni à m'excuser de ressentir autant. La leçon que je retiens de ces cinq semaines et de tout ce qui a suivi, c'est qu'une émotion qui monte n'est pas un problème à résoudre dans l'instant, mais une information à accueillir avant d'agir. C'est cette force tranquille-là, plus que n'importe quel programme, qui a fini par me suffire.
